Voilà un ouvrage qui arrive à point nommé pour comprendre l’Espagne d’aujourd’hui. Son titre résume parfaitement la situation actuelle du pays, devenu il y a quatre décennies, un modèle de démocratie. Une période charnière de l’histoire contemporaine espagnole marquée par des changements très profonds sur les plans économique, culturel, social et politique. Mais l’instabilité politique et la tentation séparatiste catalane lui posent de nouveaux défis.

La constitution de 1978 incarne l’aboutissement du processus de transition démocratique, présenté à l’époque comme un exercice de réconciliation entre « les Deux Espagnes » : la monarchique et la républicaine. Cette constitution elle encore adaptée, doit -elle être changée ? C’est une des questions essentielles que posent le livre.

Après une longue et nécessaire introduction, Sylvia Desazars de Montgailhard donne la parole à différents « témoins » acteurs ou observateurs de la transition démocratique (femmes et hommes politiques, journalistes, économistes, artistes, ou encore industriels). On relèvera, chez tous les contributeurs et contributrices de cet ouvrage, un rejet quasi unanime de l’indépendantisme catalan, ce qui est loin d’être anecdotique.

Le livre nous éclaire aussi avec une certaine réussite sur les spécificités de la politique espagnole :

  •  l’ancrage régional des partis avant leur développement sur le plan national (Cuidadanos en Catalogne, Vox en Andalousie).
  • une relative forme de stabilité politique, les chefs de gouvernement étant systématiquement reconduits pour un deuxième mandat (Aznar, Zapatero), jusqu’à quatre pour Gonzáles.
  • les coalitions (quelque peu étranges chez nous) entre un parti de gouvernement appuyé par des petites formations indépendantistes ou nationalistes.


La dernière partie de l’ouvrage propose une chronologie des événements marquants des dernières décennies, indispensable à la compréhension du propos. Elle égrène, dans une sorte de litanie mortifère, année après année le nombre de morts, victimes des attentats perpétrés par l’organisation séparatiste basque E.T.A. Cette énumération, bien qu’ayant quelque chose de glaçant, contribue à sa manière au devoir de mémoire. On pourra, toujours dans cette même partie regretter, (est-ce un oubli ?) la mention d’un vote tenu en 2002 au parlement espagnol condamnant le coup d’état militaire du général Franco.

Hasard de l’actualité, le livre sort au moment où l’on commémore en Espagne – et surtout en France – les 80 ans de la « Retirada » en d’autres termes, l’exil des vaincus de la guerre civile à savoir les Républicains espagnols.

Certes, comme l’illustre parfaitement cet ouvrage, l’Espagne a parfaitement réussi sa transition démocratique. Mais à quel prix ?

La loi d’amnistie générale de 1977 libère les prisonniers Républicains mais en même temps interdit le jugement des crimes franquistes. Longtemps après, cette politique de « l’oubli volontaire » ne passe toujours pas. Elles et ils sont nombreux à demander des comptes à la justice de leur pays parfois en vain :

  • des petits fils de Républicains espagnols, à la recherche de la dépouille de leurs grands parents enterrés à la hâte dans des fosses communes.
  • les « niños robados » (enfants volés) enlevés à leurs parents « rouges » jugés indignes de les élever (trafic initié durant la période franquiste).


Enfin, le problématique et symbolique projet d’exhumation du dictateur Franco « de la vallée de los caidos » est là pour le rappeler : l’Espagne n’a pas encore pansé toutes ses plaies.

« Espagne : Les défis d’une démocratie » de Sylvia Desazars de Montgailhard, Editions Henry Dougier http://ateliershenrydougier.com/